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13 novembre 2008 4 13 /11 /novembre /2008 21:57

Ce texte un peu long sera publié en plusieurs fois. Il est très intéressant sur la dimension d'"appareil stratégique capitaliste" du sport. Jacques Hennebert explique bien ici comment les capitalistes utilisent les évenements sportifs pour modifier le paysage, développer les infrastuctures et déformer les mentalités pour faire du fric.

Z.Z

Jacques Hennebert : conseiller municipal et membre du comité des Jeux Olympiques en 1968, opposé à la candidature de Grenoble pour 2018


jeudi 30 octobre 2008 par Comité Anti-Olympique (CAO)
http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=174

http://www.hns-info.net/spip.php?article15999



"Pour introduire le sujet je voudrais dire que l’adjectif "olympique" est perçu de façon très positive. On ne peut pas aller contre ça (Nous si ! :-) ). On parle d’une "forme olympique", d’un "idéal olympique". Il ne faut pas critiquer le concept mais sa version dévoyée. Le concept, c’est le sport désintéressé, nu, avec peu ou pas de spectateurs : c’est un hommage à ceux qui étaient là avant nous et qui étaient un peu idéalistes. Aujourd’hui c’est très mal vu d’être idéaliste. La version dévoyée, c’est ce qui va suivre.

Il est difficile de faire une comparaison entre les jeux de 1968 et ceux qui pourraient avoir lieu en 2018 parce qu’il y a eu Mai 68, la mondialisation, le changement climatique, la surconsommation, tout ça n’existait pas en 68. Le monde a changé. Mais les erreurs de 68 peuvent se répéter.

Les Jeux avaient été décidés sous la municipalité Michallon. Nous avons été élus en 65 et c’était inscrit dans les programmes des candidats. Moi j’étais sur la liste du PSU de Mendès France et Rocard. On était tous à fond la caisse pour les Jeux, heureux, enthousiastes, on croyait à tout, c’était l’avenir, le sport, ça se mélangeait sans doute un peu dans nos têtes. Je ne me souviens pas qu’il y ait eu des récriminations. Avant les Jeux, les Grenoblois étaient globalement contents, avec une certaine fierté.

Que s’est-il passé au moment des Jeux de 68 ? Les collectivités et l’Etat ont mis le paquet sur des équipements spécifiques. Le tremplin de Saint-Nizier, c’est banal de dire qu’il ne sert plus à rien. L’anneau de vitesse, c’est dommage que cet investissement ne soit pas devenu un endroit populaire pour s’amuser le dimanche en hiver sans prendre sa voiture pour aller en montagne. Ça a duré un moment puis ça n’a plus été estimé rentable. C’est un choix politique, on a préféré mettre de l’argent dans le foot.

Urbanisme : tout le monde s’écrase devant les Jeux

Parlons des grands boulevards, où j’ai habité avant 68. Il y avait des trottoirs de 12 mètres qui étaient des vrais jardins pour les enfants. Mon fils y a appris à faire du vélo, les enfants descendaient pour jouer parce que c’était un jardin. Les Jeux Olympiques ont été l’opportunité pour tous les techniciens et les politiques de l’époque de mettre une croix dessus en disant : il faut que les bagnoles passent. En 68 on a tout cassé, on a fait des contre-allées où rentrent les voitures, et ensuite stationnent sur les trottoirs, c’est devenu l’horreur. Récemment on a dû refaire les boulevards de façon un peu plus humaine, on n’a pas retrouvé les 12 mètres d’avant.

En 1966, je me souviens avoir réveillé mon fils à une heure du matin pour qu’il vienne voir la transhumance qui passait sur les boulevards. Je me souviens d’un grand silence, puis des clochettes. En 68 les moutons sont passés en camions, j’ai vu passer les camions, et les moutons se plaindre. Ça m’a fait mal au cœur.

Pour les Jeux on a aussi fait l’autopont, avec une vision très routière. L’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées disait : on commence par là et le suivant c’est le carrefour Jean Pain. On allait faire des autoroutes partout pour traverser Grenoble, c’était la mentalité de l’époque, des ingénieurs des Ponts et Chaussées. Ce qui prouve une fois de plus qu’il ne faut jamais laisser les techniciens faire tout seuls, ils font des bêtises. Ils sont très gentils mais font des bêtises. J’ai moi-même été technicien.

L’exemple des grands boulevards me paraît caractéristique de graves erreurs parce qu’on a cédé à des réflexes de soi-disant modernité, d’urgence, d’image, sans réflexion véritable. Les urbanistes de l’époque se sont un peu écrasés et n’ont pas eu la vision d’avenir.

On a fait beaucoup de choses et on l’a mal fait. Et aujourd’hui, en 2008, on veut nous faire avaler des couleuvres, disant que pour les Jeux de 2018 il faut faire la rocade. C’est devenu une des pièces maîtresses, et comme les élus socialistes, et la Métro, ne savaient plus comment faire passer la rocade, ils sont tout contents de trouver l’opportunité des Jeux pour dire : de toute façon il n’y a pas à discuter, c’est un fait, c’est normal parce qu’il va y avoir du monde. Donc il nous faut la rocade, comme si c’était inscrit dans l’histoire et qu’on devait y aller un jour ou l’autre. Par ailleurs la ville de Grenoble développe des consultations très sérieuses et intéressantes sur l’avenir du centre ville et des quais, et sans le dire, on suppose que c’est grâce à la rocade qu’on pourra apaiser la circulation dans ces secteurs. Ça fait partie d’une stratégie globale où la rocade est incluse, ce que nous contestons. Pas seulement moi mais l’ADTC (NDR : Association pour le développement des transports en commun) et toutes les associations convenables sur la place grenobloise. Les erreurs peuvent se répéter, après les boulevards en 68, l’erreur de la rocade est peut-être pour bientôt. Ce qui est caractéristique : sous prétexte de nécessité globale pour faire passer les Jeux, on ne discute même plus. Devant les Jeux tout le monde s’écrase. En 68 sur les grands boulevards, l’interdiction de stationner et de circuler a été complètement respectée, tout le monde se faisait tout petit pour laisser passer les Jeux. Voir les grands boulevards déserts pendant 15 jours ça faisait un drôle d’effet. Ils étaient interdits, pour ne pas gêner le trafic des camions de neige ou de tout le nécessaire. Il y a une discipline presque militaire qui a très bien fonctionné en 68. Les gens se sont écrasés. L’armée était présente, mais les gens aiment les Chasseurs alpins.

Après les Jeux de 68, dans les premiers mois on a profité des aménagements. Les grands boulevards au lendemain des JO c’était pas désagréable. Mais rapidement, comme on avait créé une offre routière, les voitures s’y sont engouffrées, les gens ont acheté des voitures. L’ADTC a commencé à évoquer le tram, et l’adjoint à l’urbanisme, Jean Verlhac, en 71, est venu nous voir au PSU et nous a dit : "vous vous rendez compte à l’ADTC ils veulent le tram, comme le tram de nos grands-mères". Le monde associatif a évolué plus vite et a mis en débat dans la population le tram. Un peu comme pour la rocade aujourd’hui. Les élus sont tous pour, mais l’ADTC prévient que c’est une bêtise.

En 65 avec des copains de la municipalité on avait mis en avant un rapport de Buchanan, un Anglais, qui avait écrit "Traffic in town" et qui privilégiait le piéton en ville, en mettant en garde contre la voiture. La ville est faite pour rassembler, et les hommes ne se rassemblent pas dans des voitures mais en tête à tête, à pied. On sentait déjà le danger à l’époque. Pourtant, on a, j’ai laissé faire des erreurs de techniciens qui ont adapté la ville à la voiture, avec trop de voies, trop larges, avec des courbures de virages permettant de tourner à toute vitesse. On a cédé à la pression des techniciens, qui avaient forcément raison. Sur les boulevards, à une époque, on pouvait rouler à 100 à l’heure. J’en ai fait l’expérience. Boulevard Jean Pain devant la mairie les gens roulaient à 100 à l’heure jusqu’au boulevard Agutte Sembat, sur deux fois trois voies. Il a fallu faire changer les mentalités centimètre par centimètre. On a construit des villes pour la périphérie, chacun son petit pavillon, sa voiture.

( A suivre. Prochain post : L’idéal olympique : "On va les écraser".)

 


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Publié par Zinedine Z. - dans Les J.O c'est pas beau
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  • : Ce blog prétend déjouer l'hypocrisie du discours dominant sur le sport. Le sport est une emprise sur l'activité physique, une clôture pour la rentabiliser. Il tient le corps dans sa poigne de fer. Il enferme ses jeux, ses efforts, dans un système de mesures, afin de classer, comparer, hiérarchiser. Il presse l'activité physique sans fin pour en exiger une plus-value perpétuelle. On ne peut pas séparer le sport de la logique compétitive imposée aux êtres humains. A l'affrontement sportif correspond la lutte pour la survie, le "struggle for life" du capitalisme.
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