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18 novembre 2008 2 18 /11 /novembre /2008 17:35

Ce texte un peu long est publié en plusieurs fois. Il est très intéressant sur la dimension d'"appareil stratégique capitaliste" du sport. Jacques Hennebert explique bien ici comment les capitalistes utilisent les évenements sportifs pour modifier le paysage, développer les infrastuctures et déformer les mentalités pour faire du fric. Deuxième partie : l'idéal olympique : "On va les écraser".

Z.Z

Jacques Hennebert : conseiller municipal et membre du comité des Jeux Olympiques en 1968, opposé à la candidature de Grenoble pour 2018


jeudi 30 octobre 2008 par Comité Anti-Olympique (CAO)
http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=174

http://www.hns-info.net/spip.php?article15999


L’idéal olympique : "On va les écraser".

Maintenant, les mentalités. Ça me tient beaucoup à cœur, parce que ça a été assez caractéristique. Pour résumer, il y avait une grande attente, de l’enthousiasme, puis une immense déception. Chez Merlin Gerin on travaillait tôt le matin et on avait l’après-midi libre pour voir les compétitions. Les gens étaient contents de changer leurs habitudes, de participer. J’étais enthousiaste, curieux, et j’ai déchanté. Chacun mettait un peu de soi dans le projet. Moi c’était l’idéalisme : l’universalité, l’accueil des gens, la rencontre entre coureurs, les échanges. C’était pour moi la mondialisation des hommes. Le résultat a été : "on est meilleurs que les autres". Ça a été la pire des déceptions. Une exacerbation de patriotisme qui s’exprimait à travers les blagues. Les gens disaient : "On va les écraser". Ce qui s’est produit, c’est que les Grenoblois ne se sont pas réjouis d’accueillir les autres, ou plutôt ils se réjouissaient qu’ils soient là pour leur mettre la piquette. Sur mon lieu de travail on disait : "t’as vu ce qu’on leur a mis".

Après les Jeux de Grenoble, l’esprit de compétition s’est développé de façon assez épouvantable, à Grenoble et en général. En plus, manque de chance, les Français ont raflé beaucoup de médailles, et la conséquence a été une recrudescence du patriotisme. Je me souviens d’un Yougoslave arrivé très en retard dans une course, les gens s’en sont moqué pendant longtemps. Le public vibrait au stade de glace le soir, ça gueulait. Sur les bords des pistes, il n’y avait aucune vibration dans le public, qui était coupé des officiels et des coureurs. Tout était cloisonné, il y avait des petits contacts entre officiels et sportifs, mais les coureurs disparaissaient sitôt la descente finie. Les gens restaient là comme des cons, ils s’étaient gelés en attendant le début. Il y avait des rigolades au moment des chutes de certains coureurs, c’était un spectacle.

Dans les stations de ski, les gens qui avaient des dossards dans le dos avec un numéro étaient prioritaires et passaient devant tout le monde. "Compétition !" Un jeune de 17 ans qui avait un numéro bousculait tout le monde et, fier comme Artaban, prenait sa perche avant tout le monde. C’était une mentalité épouvantable. J’ai énormément souffert de cet esprit de compétition parce que ça n’a pas cessé. Dans les écoles et les entreprises, on disait : les jeunes doivent faire de la compétition, ça les occupera. Il s’ennuient et font des conneries, donc pour les occuper il faut qu’ils fassent de la compétition. De très bons copains m’ont tenu ce discours et m’ont sidéré. On me disait : toi tu vas en montagne en rêveur. Plus je vieillis, plus je trouve que cet esprit de compétition a des effets pervers. Jeune, moi aussi je regardais ma montre quand je montais à un refuge, quand j’avais la forme j’étais content. J’avais un certain contentement dont je ne suis pas très fier aujourd’hui. C’est dans la nature humaine, mais ce qui est dommage c’est que ce soit exacerbé par des événements comme ceux-là. Les Jeux de 1968 ont fait évoluer les mentalités, absolument.

Jean-Claude Killy, en 68, était un homme plutôt modeste. Autant Goitchel était déjà insupportable, autant lui ne la ramenait pas, ne parlait pas trop, semblait ne pas en revenir lui-même. Après ils ont été pourris par tous les ponts d’or, les marques commerciales, les cérémonies, les réceptions, alors ils ont pris du ventre. Aujourd’hui la France le met en avant, il fait bien dans le décor.

Je n’ai pas du tout suivi les Jeux d’Albertville, j’étais complètement écœuré. Quand on en parlait à la radio, à la télé, je tournais le bouton. Après 68 je ne voulais plus en entendre parler. C’était vraiment les jeux du cirque. C’est un retournement complet par rapport à ce que j’avais pu être. Mon vécu personnel, et les réactions des gens autour de moi m’ont conduit à cette évolution. Je ne suis pas le seul. Je ne vois plus personne du comité de 68. Les gens de la Chambre de Commerce, je n’avais pas envie de les fréquenter, et les autres de la municipalité sont presque tous morts. J’étais le plus jeune à l’époque. Quand j’en rencontre un ou deux par hasard, on ne parle surtout pas de ça.

Les commémorations des Jeux de 68, le Coljog (NDR : Conservatoire-observatoire-laboratoire des jeux Olympiques de Grenoble), j’ai suivi ça de loin, ça m’intéresse vraiment pas. Ça me paraît tellement nul comme préoccupation que je n’irais pas mettre cinq minutes là-dedans. J’ai vu les panneaux, les 40 ans au parc Paul Mistral. Mais il m’a semblé que ça n’avait pas d’écho dans la génération actuelle.

Pour être honnête, il y a un point positif, un seul : la découverte du ski de fond, un sport populaire. N’importe qui pouvait se louer une paire de skis dans un foyer et essayer de se faire plaisir. C’était démocratique, j’adorais l’ambiance de ces foyers de ski de fond, il y avait une convivialité. Autrans a été complètement bouleversé. Ça a touché tout le monde, y compris les enfants. Et c’était pas "laisse-moi passer, j’ai un dossard dans le dos". Moi j’ai découvert le ski de fond à ce moment-là. On allait en faire avec Dubedout dans le Vercors, il y avait les avantages de la rando, en moins contraignant. Le ski de fond est né en France, et dans notre région, à ce moment-là. On peut en faire quand on est pauvre, les différences se voient à peine sur l’équipement.

Quand j’étais étudiant et que j’allais aux 2 Alpes ou à Chamrousse, il y avait un seul tire-fesse. Pour monter à la Croix de Chamrousse, on n’avait même pas de peaux, on accrochait nos skis avec des cordes. Puis on descendait jusqu’à Uriage – il y avait encore de la neige. On prenait aussi le tram place Grenette jusqu’à Saint-Nizier, et on redescendait à ski. On a démantelé ce tram, c’est une belle erreur.

(A suivre... Prochain post : Plus gros, plus riche, plus fort… que les autres)

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Publié par Zinedine Z. - dans Les J.O c'est pas beau
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  • : Ce blog prétend déjouer l'hypocrisie du discours dominant sur le sport. Le sport est une emprise sur l'activité physique, une clôture pour la rentabiliser. Il tient le corps dans sa poigne de fer. Il enferme ses jeux, ses efforts, dans un système de mesures, afin de classer, comparer, hiérarchiser. Il presse l'activité physique sans fin pour en exiger une plus-value perpétuelle. On ne peut pas séparer le sport de la logique compétitive imposée aux êtres humains. A l'affrontement sportif correspond la lutte pour la survie, le "struggle for life" du capitalisme.
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