Le monde du football est vent debout contre la proposition de François Hollande de créer une nouvelle tranche d'imposition, à 75% au-dessus du
million d'euros par an. "J'ai braqué personne pour avoir ce que j'ai aujourd'hui", se défend le défenseur du PSG Christophe Jallet
Un "impôt démago" : voilà comment le monde du football qualifie unanimement la proposition de François Hollande, qui fait
toujours couler beaucoup d'encre : la création d'une nouvelle tranche d'impôt, taxée à 75%, au-delà du million d'euros de salaire par an.
Si la mesure entrait en vigueur aujourd'hui, une bonne cinquantaine de joueurs de Ligue 1 seraient concernés. En théorie du moins. Car le
principal danger, ce serait l'exode des joueurs vers l'étranger. La perte de talents... et d'argent.
Philippe Piat, le président de l'Union nationale des footballeurs pros
(UNFP), relativise : "Je ne crois pas que cela inciterait les joueurs au départ, parce qu'il faudrait déjà que les joueurs concernés
trouvent mieux à l'étranger. Mais cela freinerait l'arrivée sur notre territoire de joueurs en provenance d'autres pays".
Et Jean-Pierre Louvel, le patron du Havre, président de l'Union des clubs professionnels (UCPF), enchaîne : la création d'une
nouvelle
tranche pour les très hauts revenus serait en outre totalement
contreproductive. "Dissuader les hauts salaires de venir en France, c'est se priver d'une source de revenus importante puisque ce sont eux
qui payent le plus d'impôts".
http://www.franceinfo.fr/economie/proposition-hollande-les-footballeurs-ne-veulent-pas-payer-plus-d-impots-543293-2012-03-01
Mais tout ceci n'est pas très sérieux.
Co-auteurs du remarqué «Pour une révolution fiscale», les économistes français Camille Landais et Emmanuel Saez ont aussi étudié les
impôts des footballeurs. Quelles leçons en tirer sur l'exil fiscal?
http://www.revolution-fiscale.fr/dans-les-medias/77
Sur les cinq grands pays européens, la France et Allemagne, dont la fiscalité est plus lourde, se sont parallèlement montrées moins
performantes en Coupe d’Europe que l’Espagne, l’Italie et l’Angleterre.
Un barème qui taxerait davantage les footballeurs
En s'arrêtant à cette lecture rapide, on pourrait croire que l'étude préconise des baisses d'impôts ou des rabais fiscaux ciblés sur les plus
hauts revenus afin de les attirer dans un pays et d'en rendre l'économie plus performante. Une conclusion apparemment paradoxale: dans Pour une révolution fiscale, les mêmes Landais et
Saez ainsi que Thomas Piketty proposent d'augmenter les impôts des 3% de contribuables aux revenus les plus élevés, ceux qui gagnent plus de 8.000 euros bruts par mois...
Donc une grande majorité de footballeurs puisque, selon les dernières estimations de L’Equipe, les joueurs de Ligue 1 touchent en moyenne 45.321 euros
bruts par mois. Alors que, selon nos calculs, un joueur «moyen» de L1 devrait verser théoriquement 37% de son revenu imposable au titre de l'impôt sur le revenu, le barème de Landais,
Piketty et Saez l'imposerait à un taux moyen supérieur à 50% (incluant lui, en
revanche, 8% de CSG et CRDS prélevés directement sur le salaire).
Analysant ce nouveau barème, jugé «confiscatoire», le juriste Mathieu Lainé, chroniqueur aux Echos, estimait, début janvier, qu’il contredit les conclusions de l’étude
sur le football de Landais et Saez:
«Dans leur dernière publication, [...] ils démontrent en effet que ce sont les prélèvements élevés qui incitent les talents à... fuir leur
pays! La concurrence fiscale et la libre circulation des capitaux confirment chaque jour la leçon archi-connue de Laffer.»
Une référence aux travaux du célèbre économiste américain Arthur
Laffer, selon qui, quand les impôts augmentent trop, les rentrées fiscales baissent car les contribuables sont incités à travailler moins ou quitter le pays.
«Effets d'éviction»
Une interprétation que réfutent d'autres points de l'étude de Kleven, Landais et Saez. Ceux-ci ont en effet estimé un taux maximal d'imposition
(impôt sur le revenu, cotisations salariales et patronales, TVA) qu’il serait possible d’appliquer aux footballeurs sans faire diminuer les recettes fiscales: pour la France, ils l'évaluent à
77%, contre des taux réels de 52% pour les joueurs étrangers et 61% pour les nationaux.
De plus, ils démontrent qu’un pays qui crée des dispositifs spéciaux pour attirer les footballeurs étrangers de haut niveau provoque, puisque
les équipes ne peuvent augmenter indéfiniment leur nombre de joueurs, des «effets d’éviction», c'est-à-dire fait partir d'autres contribuables: «offrir des rabais fiscaux aux
étrangers dans un pays donné attire les joueurs étrangers de haut niveau mais évince les joueurs de moins haut niveau et déplace des joueurs nationaux», écrivent-ils dans un résumé de leurs travaux publié sur le site VoxEU. Ce qui fait dire à Camille Landais que «l’effet absolu» des
baisses d'impôts sur les plus hauts revenus «n’est finalement pas très fort, pas énorme».
Enfin, même quand ils sont efficaces, les rabais fiscaux pour les plus hauts revenus aboutissent selon les auteurs à «une pure course vers
le bas» entre les pays européens, «négative pour tous». Plombés par des déficits publics massifs (plus de 11% du PIB chacun fin 2009), l'Angleterre et l'Espagne ont d'ailleurs dû revenir récemment sur des dispositifs qui leur avaient permis
d'attirer de nombreux joueurs: la première a fait passer la dernière tranche de son impôt sur le revenu de 40% à 50% —ce qui aurait, notamment, incité Cristiano Ronaldo à quitter la Premier League— et la seconde a réformé sa «loi Beckham», qui offrait un rabais fiscal aux expatriés.
Loin d'être une injonction à l'allègement de la fiscalité des hauts revenus, l'étude des footballeurs de haut niveau constituerait donc plutôt
une incitation à la coordination fiscale européenne et à nuancer les refrains
dramatisants sur l'exil fiscal, qu'on voit ressurgir avec les débats sur l'ISF. C'est la conclusion que tirent Landais, Piketty et Saez dans les dernières pages de Pour une révolution
fiscale:
«Les régimes spéciaux ont été efficaces pour attirer, par exemple, les meilleurs footballeurs, mais l'effet général pour l'ensemble des
travailleurs qualifiés, sans doute moins mobiles, reste plus difficile à estimer. Contentons-nous de noter que, si les effets sur les footballeurs peuvent légitimement être considérés comme une
borne supérieure, alors l’effet général des différentiels d’imposition sur les migrations de travailleurs qualifiés est sans nul doute bien inférieur aux idées qui circulent dans l’imaginaire
populaire.»
Jean-Marie Pottier